Influence des proverbes sur la poésie d’expression bamana

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INFLUENCE DES PROVERBES SUR LA POESIE D’EXPRESSION BAMBARA

(Mahamadou KONTA Institut des Langues Abdoulaye BARRY)

 

Introduction :

Dans la poésie d’expression bambara, certains poèmes sont entièrement ou partiellement inspirés des proverbes. Le proverbe appelé en bamanankan « nsana » ou « ntalen » selon les régions est classé parmi les « kuma k\r\ma », les paroles qui ont un sens profond.

Le proverbe est agréable à entendre, parce que marqué musicalement. Il réveille notre imagination par sa beauté stylistique, en harmonie avec le message qu’il véhicule. C’est pourquoi les poètes d’expression bambara s’en servent  agréablement, notamment Boubacar Diarra, Abdoulaye Barry, Idrissa Camara etc.

Il n’et pas sacré le proverbe comme les formules incantatoires des prêtres de l’animisme, Il est  loin d’être un chant gymnique, parce que plus sérieux.  Larousse le définit  comme  un « court énoncé exprimant un conseil populaire, une vérité de bon sens ou d’expérience et qui est devenu d’usage commun. »

1 – Méthodologie : 

Nous faisons ressortir ce qui fait la particularité de la poésie d’expression bambara,  inspirée des proverbes. Les poètes d’expression  bambara qui utilisent les proverbes,  s’inscrivent  dans la théorie littéraire qui a pour fin de s’interroger sur les causes de l’injustice et de la misère humaine et de suggérer des remèdes. Ils savent que l’ambigüité que les proverbes laissent subsister fait réfléchir, peut même déranger, choquer. La fonction pédagogique socioculturelle et esthétique des proverbes les incitent davantage à s’en servir.

Nous essayons d’expliquer la portée des proverbes à travers les procédés stylistiques utilisés et de démontrer que certains poètes les insèrent authentiquement dans leurs poèmes. D’autres en créent à partir de l’existant ou se servent tout simplement du message qu’ils procurent.

Concernant la traduction des proverbes en vers, nous avons privilégié la traduction littérale mot à mot, mais si cela ne suffit pas pour donner le sens complet, nous utilisons la traduction libre.

2 – Fonctions des proverbes :

Nous faisons ressortir les fonctions socioculturelles des proverbes, pour mieux saisir la tendance dans laquelle se situent les poètes d’expression bambara utilisateurs de proverbes.

Parmi les nombreuses fonctions socioculturelles des proverbes, nous avons pu retenir essentiellement sept[1] qui sont :

–         Consolider la cohésion sociale :

Ex : M\g\ ka kan ka kq daga ye ka don tasuma ni ji cq[2].

L’homme doit être une marmite pour s’interposer entre le feu et l’eau.

–         Lancer un défi à quelqu’un :

Ex : I miiri ! : o bq kqlq bqq ban fo musokokqlq[3].

(Dire) : Réfléchis donc !, ça fait cesser toutes les querelles sauf celles concernant la femme.

–         Décourager les méchants :

Ex : Faama jo o, a jalaki o, a bqq ye a jo ye[4].

Que le puissant ait raison ou tord, il a toujours raison.

–         Remonter le moral des faibles et des victimes :

Ex : Ni nsirasun falenna i disi kan, n’i bq se ka x\n, i bq Ala tanu[5].

Si un baobab pousse sur la poitrine et que tu puisses respirer, rend grâce à Dieu.

–         Vanter le mérite :

Ex : Marifamugu diya o diya, tomugu ka di o ye[6].

Si bonne que soit la poudre à fusil, la farine pour le tô est meilleure.

–         Défendre les us et coutumes et les croyances ancestrales :

Ex : M\g\ fa mana yqlqn jiri o jiri bala, n’i ma se ka yqlqn a bala, i bolo da a ju la[7].

L’arbre sur lequel grimpe ton père, met au moins la main sur le tronc  si tu ne parviens pas à y monter.

–         Fustiger les mauvais comportements :

Ex : K\n\ faralen, a ka ko tq x\ xqnen na[8].

A celui qui a le ventre déchiré, peu importe que la récolte soit bonne.

3 – Le système d’utilisation des proverbes par les poètes d’expression bambara :

Pour illustrer cette deuxième partie, nous nous référons seulement à trois poèmes[9].

3.1 – Le poème « Dudadu » de Boubacar Diarra

Dans la troisième strophe du poème « Dudadu », deux vers retiennent notre attention :

« Dunan jatigintan ye gansan ye. »  « Un étranger sans logeur  n’a pas de  valeur. »

« Fanga jamantan fana ye gansan ye. »  « Un pouvoir impopulaire n’a pas aussi de valeur. »

Le premier vers « Dunan jatigintan ye gansan ye. », c’est-à-dire   « Un étranger sans logeur  n’a pas de   valeur. » est un proverbe. Le second « Fanga jamantan fana ye gansan ye. », c’est-à-dire   « Un pouvoir impopulaire n’a pas aussi de valeur. », n’est pas un proverbe mais il constitue le message que le poète voudrait véhiculer à travers le proverbe. Le  proverbe  « Dunan jatigintan ye gansan ye. », permet de comprendre facilement ce message.

Traditionnellement quand on cite un proverbe, l’initiative est laissée à l’interlocuteur de l’interpréter pour y tirer la leçon qui s’impose. Mais ici comme dans un cours magistral, une formation idéologique, tout vient du narrateur et le proverbe et son interprétation, l’auditeur assimile.

Les  deux vers ont une construction syntaxique identique. Ce sont des énoncés équatifs.  Dans chacun d’eux, le premier terme égal au second. « Dunan jatigintan » = « gansan » / « Fanga jamantan » = « gansan ». Nous constatons que dans les premiers termes, des syntagmes nominaux, les éléments constitutifs sont un nom et son qualifiant. Ces deux éléments s’opposent.  Dunan ≠ jatigintan et Fanga ≠ jamantan.

Il est inimaginable dans notre culture traditionnelle qu’un étranger soit sans logeur et qu’un prince soit sans cour ni peuple. Le résultat des deux situations étranges est le même, nul et sans valeur = « ye gansan ye ». Les mêmes sons :   [ ja] et  [ ntan] dans les dérivés « jatigintan » et « jamantan » se répondent  avec la répétition de « ye gansan ye »,  pour assurer aux vers une musique bien orchestrée.

En outre,  à travers le parallélisme qui apparait dans ces deux vers, le poète rapproche les deux substantifs « Dunan » et « Fanga », tous à l’initial pour dégager une similitude de sens entre eux ; En effet l’alternance démocratique peut faire du pouvoir  « Fanga » un étranger « Dunan ». Les pouvoirs politiques passent mais les peuples restent.

Tout simplement, ce proverbe   « Dunan jatigintan ye gansan ye. »  suivi de son interprétation « Fanga jamantan fana ye gansan ye. », invite le pouvoir à prendre en compte les préoccupations du peuple au nom duquel il exerce souverainement ses fonctions. L’esthétique poétique qui l’accompagne « , plus le fond et la forme, attribuent aux vers une force magique, presque envoûtante.

3.2 – Dans le poème Daba vana de Abdoulaye BARRY :

Daba vana (le brave paysan), constitue un hymne dédié à la paysannerie malienne, analphabète, sous équipée, très appauvrie. Il contient quatre proverbes.  C’est le quatrième proverbe qui nous intéresse, le voici :

« Tinba ni xani,                     «  L’oryctérope et la misère,

Bala ni daamu,                         Le porc-épic et le bonheur,

D\ boso ka d\ fana,                Dépecer l’un pour nourrir l’autre,

Kelenya in cogo ? »                    Quelle sorte d’unité avons-nous-là ? »

Ce quatrième proverbe,  « Tinba ni xani, bala ni daamu », est une nouvelle création du poète mais à partir de deux proverbes  authentiques  que nous connaissons : « Tinba b’a magan bala ye. » =  « L’oryctérope  se fatigue pour le porc-épic » et  « Tinba tq taa bala sanga fo » =  L’oryctérope ne va pas aux condoléances du porc-épic. » .  En effet, dans la brousse, dans le règne animal « Quand l’oryctérope a fini de creuser son terrier, le porc-épic l’en chasse et prend sa place. »[10]. Le poète ramène cette loi de la nature au niveau des hommes, celui du cultivateur et de ceux qui l’exploitent. Là il dénonce l’injustice, l’exploitation de l’homme par l’homme.

Mais comment a-t-il procédé ?

  • Il crée un nouveau proverbe à partir de deux proverbes authentiques qui existaient déjà. Le nouveau proverbe, c’est: « Tinba ni xani, bala ni daamu ».
  • La métaphore apparait ici comme figure de style : « Tinba » et « Bala » sont sentis comme des comparants mais les comparés eux sont absents. Le lecteur ou l’auditeur doit les reconstituer en s’inspirant du contexte offert par le titre du poème « Daba vana », et les vers qui accompagnent le proverbe « D\ boso ka d\ fana» surtout  l’interrogation « Kelenya in cogo ? ». Ils comprendront alors que « Timba » représente le paysan et « Bala » ses bourreaux.  En effet, les paysans travaillent pour s’appauvrir et leur travail profite à d’autres qui s’enrichissent sur leur dos.

3.3 – Dans le poème « Yqrqd\n » « Se connaitre soi-même » de Idrissa Camara, une strophe a retenu notre attention :

« Yqrqd\n ye kqtad\n ye           «   Se connaitre c’est savoir ce qu’on doit faire

Yqrqd\n ye f\tad\n ye                 Se connaitre c’est savoir ce qu’on doit dire

Yqrqd\n ye kokqx\g\nd\n ye. »    Se connaitre c’est savoir avec qui composer »

Cette strophe a retenu notre attention non pas qu’elle soit un proverbe, mais elle constitue, la définition, le message que rapporte un proverbe authentique qui est : « Jirid\n, sod\n, jid\n, yqrqd\n x\g\n tq. »,  « Savoir grimper aux arbres, aller à cheval ou nager (c’est bien, mais) rien ne vaut la connaissance de soi ».  Autrement dit « Connaitre ses limites, connaitre ses possibilités, permettent de se comporter au mieux[11]. »

Au de-là de la signification rapportée par Bailleul, le poète Camara apporte sa propre version :

« Se connaitre soi-même » signifie savoir ce qu’on doit faire, ce qu’on doit dire et avec qui composer.

Comment le poète a-t-il procédé ?

–         il a utilisé des énoncés équatifs comme vers,  en établissant une égalité parfaite sans équivoque entre les deux principaux termes :

yqrqd\n = kqtad\n / yqrqd\n = f\tad\n / yqrqd\n = kokqx\g\nd\n.

 

Le poète est d’autant convaincu qu’il insiste par la répétition de « yqrqd\n » à l’initial des trois vers. Le mot « yqrqd\n »  qui est polysémique.

 

Conclusion :

Un proverbe oppose deux expériences ; la première actuelle, présente des aspects d’analogie avec la dernière, plus ancienne. Il ne peut produire l’effet escompté que s’il est destiné à une personne qui sait raisonner par analogie. Les proverbes en vers utilisés par nos poètes renforcent stylistiquement le poème, et facilitent la compréhension du message. C’est une manière sage de porter des coups sans en recevoir.

Ce procédé pédagogique est plusieurs fois meilleur chez nous qu’un long discours fastidieux : «  Là où abonde le bavardage n’abonde pas la vérité » dit un proverbe peulh.

Dans les exemples que nous avons choisis, les poètes d’expression bambara utilisateurs de proverbes, privilégient la consolidation de la cohésion sociale surtout  sur le plan politique, ils dénoncent les abus du pouvoir, et remontent le moral  des faibles et des victimes dans leurs  poèmes.

Bibliographie :

BACRY Patrick, Les Figures de styles, Editions Belin, 1992.

BAILLEUL Charles, Sagesses Bambara, proverbes et sentences, Editions Donniya, Bamako, 2005.

BENAC Henri, Guide des idées littéraires, édition revue et augmentée par Brigitte Réauté et Michèle Laskar, Hachette, 1988.

Bqnbakan Dungew, Kalan ni wasa, Bamak\, 2002 – 12 MAKDAS

CAMARA Idrissa, Donon Kasira, Sahelienne Edition, Bamako, septembre 1996

DIARRA Boubacar, Poyi, MEB-DNAFLA, Bamako, 1996.

KONTA, Mahamadou, Influences de la littérature orale, de la poésie de la négritude et de la poésie française, sur la poésie d’expression Bambara, à travers Poyi de Boubacar DIARRA,  Mémoire présenté et soutenu pour l’obtention du diplôme de l’Ecole Normale Supérieure de Bamako en Lettres,  juin 1999.

Mgr Molin, Recueil de proverbes bambaras et Malinkés, Editions les Presses Missionnaires, Paris 1960.

[1] KONTA, Mahamadou, Influences de la littérature orale, de la poésie de la négritude et de la poésie française, sur la poésie d’expression Bambara, à travers Poyi de Boubacar DIARRA,  Mémoire présenté et soutenu pour l’obtention du diplôme de l’Ecole Normale Supérieure de Bamako en Lettres,  juin 1999,  p 50, 51, 52  .

[2] Mgr Molin, Recueil de proverbes bambaras et Malinkés, Editions les Presses Missionnaires, Paris 1960, p 176 N°1173.

[3] BAILLEUL Charles, Sagesses Bambara, proverbes et sentences, Editions Donniya, Bamako, 2005, p 93, N° 874.

[4] Idem, p 439, N° 4428.

[5] Mgr Molin, Recueil de proverbes bambaras et Malinkés, Editions les Presses Missionnaires, Paris 1960, p 97, N° 586

[6] Mgr Molin, Recueil de proverbes bambaras et Malinkés, Editions les Presses Missionnaires, Paris 1960, p 145, N°  939.

[7] Idem, p 216, N° 1456

[8] Idem, p 142, N° 914

[9] Dudadu, extrait de Poyi de Boubacar Diarra, p 16 ; Daba vana, extrait de Kalan ni wasa de Bqnbakan Dungew, p 23, 24, 25 ; Yqrqd\n, extrait de Donon kasira d’Idrissa Camara, p 23.

[10] BAILLEUL Charles, Sagesses Bambara, proverbes et sentences, Editions Donniya, Bamako, 2005, p 353, N° 3554 .

[11] BAILLEUL Charles, Sagesses Bambara, proverbes et sentences, Editions Donniya, Bamako, 2005, p 144, N° 1405 BAILLEUL Charles, Sagesses Bambara, proverbes et sentences, Editions Donniya, Bamako, 2005, p 93, N° 874.

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